Page:Anthologie contemporaine, Première série, 1887.djvu/186

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passant dont il ne peut distinguer ni les yeux ni le front ; mais si voilés que soient ses traits, ils demeureront inoubliablement gravés dans les fibres de son cerveau, mieux que si le soleil les avait éclairés de son irréfragable lumière.

À peine l’étranger s’est-il éloigné, le pacant reprend la route qu’il vient de parcourir, et du même pas pesant qu’il appuyait sur les pavés en arrivant, il marche à travers le labyrinthe de la cité, nigride et muette non moins qu’une nécropole. C’est pour déchiffrer l’heure au cadran de la tour qu’il a fait deux lieues de chemin, et il rentre chez lui au meuglement des vaches éveillées, n’ayant vu que cet homme qu’il se commémorera pour l’éternité.

II


Une année s’écoule et la Voix se fait entendre de nouveau, dans le silence de la nuit :

— Lève-toi et va à la ville.

Et, comme la première fois, esclave soumis à un impérieux devoir, le rustre se lève ; son geste épais remue l’obscurité massive que sa prunelle troue de clartés errantes, devant lui.

— Où vas-tu ? lui dit sa femme entre deux bâillements.

Et il répond :

— Là, où on m’attend.

Fidèle alors à la loi qui met en la femme une soif d’éternelle curiosité, elle s’assied sur ses reins et s’enquiert de celui qui l’attend.

Il hausse les épaules et répond :

— Je ne sais pas.

— Vieux rêveur, s’écrie-t-elle encolérée, ton cerveau est sûrement la proie de quelque fièvre maligne, puisque tu prends pour la voix de Chanteclair le bruit du vent dans la cheminée. Recouche-toi dans le lit jusqu’au jour.

Les berceaux tremblent aux secousses des petits qui vagissent, et du fond de sa niche, le chien, irrité par ces plaintes