Page:Anthologie contemporaine, Première série, 1887.djvu/185

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


— Les coqs n’ont chanté que dans ta cervelle, l’homme ; certainement, tu as mangé d’une herbe funeste. Recouche-toi à mes côtés jusqu’à ce que luise le jour.

— Non, dit-il.

Le pène joue sous ses doigts : il sort calme comme un homme qui va à quelque nocturne labeur ; et lentement, du pas mou des somnambules, il traverse les noires épouvantes qui, des urnes de la nuit, s’épanchent sur les champs.

À quoi pense-t-il en sa marche obscure ? À la glèbe qu’il faudra remuer quand il sera rentré, au terme qui échoit dans cinq jours, aux inflexibles exigences du propriétaire ; il pense à la fatalité de sa rude et monotone existence comme il y a pensé la veille, comme il y pensera tous les jours que Dieu lui donnera ; il ne songe à rien autre chose. Un vent glacé met des frissons sur sa chair : est-ce l’aube prochaine qui déjà remue les étendues, ou n’est-ce toujours que la rigide palpitation de la nuit ? Il ne le sait pas, et va son chemin.

Par delà son enceinte de pierre, la ville dort d’un somme stupide que ne troublent ni les lamentations de la rafale, ni le sourd retentissement de ce pas sur les dalles silencieuses. Le sépulcre ne plonge pas dans de plus sombres spirales que la cité muette dans l’enchevêtrement morne de ses carrefours.

Sans hésiter, l’homme s’engage dans le dédale des rues, avec autant d’assurance que s’il marchait sous la clarté méridienne. Et cependant personne ne lui a indiqué la route qu’il doit suivre ; mais rien n’empêchera qu’il ne soit, à l’heure dite, à l’endroit où il doit être.

De détour en détour il débouche enfin sur une place découverte au bord de laquelle les maisons rangées circulairement ont l’air d’attendre sa venue ; et par l’autre extrémité un inconnu marche vers lui et demande :

— Paysan, quelle heure est-il ?

Il lève la tête du côté de la tour, qu’une masse d’ombre plus grande permet seule de reconnaître parmi les autres maisons, comme elle noyées dans la nuit fuligineuse. Et par dessus l’amas roulant des ténèbres, le noir cadran s’allume brusquement pour ses yeux d’une réverbération plus éclatante que celle d’un incendie.

— Il est quatre heures, répond-il.

Il lui semble qu’il a déjà vu quelque part ce nocturne