Page:Arago - Œuvres complètes de François Arago, secrétaire perpétuel de l’académie des sciences, tome 1.djvu/101

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


respect ses babouches, comme s’il avait pénétré dans une mosquée, et, les tenant à la main, il alla baiser un pan de la robe de madame d’Orléans. La princesse fut effrayée à l’aspect de cette mâle figure portant la plus longue barbe que j’aie jamais vue ; elle se remit bientôt, et tout se passa avec un mélange de politesse française et de courtoisie orientale.

Les soixante francs de Rosas étaient dépensés. Madame d’Orléans aurait bien voulu nous venir en aide ; mais elle était elle-même sans argent. Tout ce dont elle put nous gratifier fut un morceau de sucre en pain. Le soir de notre visite, j’étais plus riche que la princesse. Pour soustraire à la fureur du peuple les Français qui avaient échappé aux premiers massacres, le gouvernement espagnol les renvoyait en France sur de frêles bâtiments. L’un des cartels vint jeter l’ancre à côté de notre ponton. Un des malheureux expatriés me reconnut et m’offrit une prise de tabac. En ouvrant la tabatière, j’y trouvai una onza de oro (une once d’or), l’unique débris de sa fortune. Je lui remis cette tabatière, avec force remerciements, après y avoir renfermé un papier contenant ces mots : « Le compatriote porteur de ce billet m’a rendu un grand service ; traitez-le comme un de vos enfants. » Ma demande, comme de raison, fut exaucée ; c’est par ce morceau de papier, grand comme la onza de oro, que ma famille apprit que j’existais encore, et que ma mère, modèle de piété, put cesser de faire dire des messes pour le repos de mon âme.

Cinq jours après, un de mes hardis compatriotes arrivait à Palamos, après avoir traversé les lignes des postes