Page:Ardouin - Étude sur l’histoire d’Haïti, tome 1.djvu/109

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On ne peut le nier, en effet : les populations subissent, sans le vouloir, sans s’en douter même, l’influence des habitudes, des mœurs, des idées, des principes, des sentimens, des traditions qui ont prévalu dans les localités qu’elles habitent. Elles agissent, pour ainsi dire, par instinct : il suffit de la moindre circonstance pour les entraîner à des résolutions souvent funestes.

Nous ne comprenons pas dans l’enumération des faits que nous citons ici de la part du Sud, l’insurrection commencée aux Cayes, dont le succès a occasionné la chute de Dessalines, parce que nous aurons à prouver que cette révolution eut pour moteur principal Henri Christophe lui-même qui en suggéra la pensée. Ce fait est acquis à l’histoire. C’est du Nord que sortit l’inspiration de cette prise d’armes.


En constatant donc les sentimens contraires, les principes opposés qui animaient les supériorités des deux classes colorées dans les trois anciennes divisions du pays, et la jalousie préexistante entre elles, on peut, selon nous, déduire avec justesse de cette opposition, l’antagonisme entre le système politique que suivait Toussaint Louver-

    tion de l’armée populaire, disait : « Le gouvernement de la République est un gâteau à partager. » Ce citoyen du Sud exprimait ainsi la pensée-mère de cette révolution, du moins dans son esprit. Boyer et lui étaient deux mulâtres : ce n’était donc pas une question de couleur entre eux.

    À son tour, Acaau, chef des réclamations de ses concitoyens, terminait par se proposer de mettre en pratique la doctrine communiste du partage des propriétés : partage bien autrement dangereux que celui dont goûta le chef d’exécution. Acaau disait aussi : « Tout mulâtre qui ne possède rien est nègre ; tout nègre qui possède des propriétés est mulâtre. » Cet audacieux voulait donc faire la guerre à la propriété, et non pas à la couleur des propriétaires. En France, tout récemment, les communistes n’en voulaient pas à la couleur des propriétaires, mais à leurs biens. Tous les hommes ne sont-ils pas sujets aux mêmes erreurs, aux mêmes tentations ?