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L’IMPÉRIALISME PAR LA FAIM

payer une révolution. Au lieu de se résigner à la servitude et à la famine jusqu’au moment psychologique où ils auraient béni la main qui leur eût jeté dans la bouche un objet quelconque — jusqu’à la cristallisation du mot de Cambronne (« La garde meurt et ne se rend pas »), — ils partaient donquichottement en guerre contre les pouvoirs établis et s’en allaient jusqu’en France chercher des Anglais pour taper dessus (voir Fontenoy).

Résultat : une moitié de la race vendait l’autre moitié ; quelques courtisans, comme ce Thomas Moore, dont un journal montréalais a reproduit les traits sous une couronne de lauriers le jour de la Saint-Patrice, s’engraissaient à la Cour, dont ils étaient les Triboulets, et la grande masse des révoltés se faisaient pendre. Si un lord anglais, dans la suppression de la révolte, perdait un cheveu, en eût-il perdu vingt mille à violenter les paysannes du pays dompté, ses compatriotes vengeaient cet outrage en faisant pourrir quelques milliers d’Irlandais dans d’obscurs cachots.

Heureusement pour eux, et pour cet univers qu’ils approvisionnent si largement de rhéteurs, de comédiens, de politiciens et de boxeurs, nos amis les Irlandais ont compris la folie de leur donquichottisme. Depuis 1798, date à laquelle ce fou glorieux d’Humbert descendit près de Donegal avec une poignée de sans-culotte, ils ont évolué. Dès les mil huit cent, on les voit s’enrôler en foule sous les drapeaux anglais. Ils sont d’abord en Espagne et plus tard à Waterloo, avec Wellington. Ils sont avec Nelson à Aboukir et à Trafalgar. On les trouve partout, empochant une paie qui est pour eux la bouchée longtemps convoitée. Ils y prennent goût. En 1855, ils sont à Sébastopol. Ils s’en vont au diable sans mot dire à Balaklava. On leur passe la main sur la nuque, on leur chatouille le bedon. On les choie, on les fait manger comme des hommes, au lieu de leur donner du