Page:Aucassin et Nicolette, edité par Mario Roques, 1929.djvu/16

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
XII
INTRODUCTION

laire ou de syntaxe peuvent être des essais de notation exacte d’un caractère ou d’un état d’esprit[1]. C’est aussi un procédé rhétorique que l’emploi d’expressions doubles, où se retouche et se complète le sens de chacun des éléments : l’auteur d’Aucassin en a fait largement usage[2]. C’est enfin, semble-t-il, le fait d’un écrivain maître de son métier que l’adresse avec laquelle le récit est relevé par quelques touches de couleur locale : celles-ci ont suffi pour faire croire que notre auteur avait voyagé en Provence, encore qu’il ne connaisse manifestement pas la géographie de ce pays[3] ; cependant ces touches sont bien discrètes : les noms de Beaucaire, de Valence et de Carthage, et, si l’on veut, de Torelore, celui d’Aucassin et peut-être du comte Borgart, la mention de l’amuaffle, l’herbe du garris, et peut-être, si ce n’est pas une erreur de copie, un mot étrange, déformé ou forgé, comme miramie.

Pour les caractères, l’on notera avec quelle précision légère l’auteur a marqué l’opposition entre l’amoureux Aucassin, peu inventif et paralysé par sa passion même, et l’adroite et énergique Nicolette ; en tenant compte des différences de ton et de situation, c’est la même opposition que nous montre Adam le Bossu entre le lourdaud Robin et la plus délicate Marion. Des personnages secondaires, comme le vicomte, le veilleur, le petit pâtre, sont dessinés en silhouettes très fines, mais bien vivantes, et dont un acteur habile pouvait tirer des effets certains[4]. Et le vilain bouvier,

    de Valence jure Enondu. Voir aussi le changement de ton et de forme d’Aucassin, tour à tour furieux et courtois, dans XXX, et cf. Glossaire, s. v. avoirs, cuerbé, dehait.

  1. Cf. notes critiques à VI 22, X 47, 50–51, 59, XIV 20, XVI 23, XXIV 67, 85.
  2. Volenté et bons (IV 14), tere et pais (IV 15, VI 1, XX 5), compagnie et soïsté (IV 22), oï et entendu (VI 1, X 2, XII 1, XXVIII 2), tolue ne enblee (VI 10), cris et noise (VIII 4, XX 5), mollier et espouse (VIII 27), vielle et ancienne (XII 34), etc., etc.
  3. Voir à l’Index des noms, s. v. Biacaire.
  4. Voir plus bas, p. xvii, ce que nous disons de la transformation de ces personnages dans Clarisse et Florent.