Page:Audoux - De la ville au moulin.djvu/114

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Après le repas, tandis que les enfants mênent leur tapage dans la cour en attendant d’aller au lit, je ne peux résister au désir de m’éloigner de la maison. À peine engagée dans le chemin, Manine m’appelle et demande :

— Tu vas au village ?

J’indique le sens contraire :

— Non, sur la route.

Elle se moque :

— Jusqu’au bois des grands chênes ?

Je fais non de la tête, en riant comme elle.

Je n’ai aucune intention, je veux seulement être seule et marcher un peu pour apaiser cette joie qui me soulève de terre et me serre la gorge comme un mauvais mal. Je vais à grands pas.

Des bergers rentrant des champs me souhaitent le bonsoir, et leurs chiens quittent le troupeau pour venir me flairer.

Je vais, et les paroles de Manine sonnent à mes oreilles. « Jusqu’au bois des grands chênes ? » Devant moi, tout au bout de la côte, je l’aperçois ce bois des grands chênes. Il garde à son faîte les dernières lueurs du jour, mais le long ruban de route qui y mène se perd et s’efface dans le soir qui s’avance.

L’air est doux, la vigne est en fleurs, et toute la campagne sent la rose et le miel.

« Jusqu’au bois des grands chênes » me souffle la voix moqueuse de Manine. Et brusquement je décide d’aller jusque là. Comme si cette décision aplanissait toute difficulté, ma gorge se desserre et une grande sérénité m’envahit.

Près d’une maison du bord de la route, deux