Page:Audoux - De la ville au moulin.djvu/157

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et la mer bruissante se cache sous une immense couverture grise. Au loin, une longue bande de terre s’avance dans l’eau. Sur cette avancée, un palais vient de s’éclairer et brille comme une ville entière. Existait-il ce palais avant son éclairage ? Je ne me souviens pas l’avoir vu. C’est peut-être la demeure de la dame en robe sombre qui se promène sous les flots par les soirs de lune ? Justement la lune qui a déjà gravi l’autre versant de la montagne, s’avance, voilée de brume aussi, et la mer pour la regarder venir, soulève par en droit sa couverture grise.

Cette veillée d’avril est chaude comme une veillée d’été au moulin. Et voici que ma pensée s’en va vers ceux que j’ai laissés derrière moi. C’est la mer que je regarde, mais c’est le moulin que je vois ; je le vois distinctement, avec sa rivière aux rangées de saules se penchant tout tordus sur la rive ; je vois ses prés, ses haies et son jardin potager ; je vois même ses grands arbres avec ses personnages mystérieux juchés au faîte et se balançant mollement dans le vent frais. Je vois encore la maison et son large foyer, la cour tout encombrée de paille et de fumier où les enfants menaient un bruit assourdissant, et où les soirées du dimanche étaient si joyeuses et si douces. Je voudrais avoir le regret de ce temps-là, mais le regret ne vient pas à mon appel ; il sait bien que la tristesse qui me vient de Valère m’est plus précieuse que la gaîté du temps passé. J’éloigne ces souvenirs qui sont pour moi comme des choses mortes, et du fond du cœur je dis aux chers délaissés :

— Jumeaux charmants, douce Manine, jolie