Page:Audoux - De la ville au moulin.djvu/163

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.



Il m’arrive de rester là bien après le coucher du soleil, car maintenant, c’est chaque soir que Valère rentre passé minuit, pas toujours ivre, mais toujours silencieux comme un homme accablé de soucis. Plusieurs fois j’ai surpris son regard fixé sur moi avec intensité. On dirait qu’il a quelque chose à me demander et qu’il ne sait comment s’y prendre. S’aperçoit-il que je suis pâlie et déprimée ? A-t-il remarqué ces malaises subits qui me font rejeter la nourriture que j’ai cependant prise de bon appétit ? Ces malaises, je les accepte sans me plaindre car ils me donnent l’espoir d’une grossesse, mais je n’ose en parler à Valère ; si j’allais me tromper ! Un médecin que j’ai consulté à ce sujet n’a rien pu m’affirmer, et il m’a conseillé d’attendre. Ce médecin déjà vieux m’a dit :

« Si c’est une grossesse, le petit vous le fera savoir de lui-même, et vous ne vous y tromperez pas lorsqu’il fera toc toc à la cloison. »


Ce matin, samedi, Valère est venu à moi :

— Écoute, Annette, demain et lundi, c’est la Pentecôte, le magasin sera fermé, et si tu le veux ces deux jours-là seront pour nous, deux jours de grande fête.

Comment ne le voudrais-je pas ? Je dis toute ma joie, et Valère qui paraît débarrassé brusquement de tout souci, me serre dans ses bras en recommandant :

— Prépare-nous un fin dîner. Ce soir, je serai ici de bonne heure.

Il rit, m’embrasse encore et part en courant.