Page:Audoux - De la ville au moulin.djvu/167

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au soleil, nous vivons de notre tendresse comme d’une nourriture merveilleuse.

La tour nous sert à prolonger la veillée ; assis tous deux sur le petit lit de fer pour être plus à l’aise, nous rappelons le passé ; il y a quelques pleurs, mais il y a surtout des rires. Nous chantons même, car nous retrouvons sans peine nos chansons enfantines, et, comme Firmin continue de se tromper tout comme autrefois, cela nous amuse et nous fait rire autant que quand nous étions petits.

Soudain, au milieu de nos rires, je ressens nettement deux chocs intérieurs qui me laissent sans souffle et me font presque défaillir. J’ai peur, j’ai peur comme si dans cette pièce où je suis sûre d’être seule avec Firmin, un voleur caché dénonçait imprudemment sa présence. J’ai si peur que je tends les mains vers mon frère comme pour du secours. Puis, je comprends d’où viennent les chocs et, à Firmin qui s’inquiète, je crie :

— C’est lui, c’est l’enfant, il vient de frapper pour m’avertir.

À grand souffle je ramène mes forces et dans l’exaltation de mes nerfs ébranlés, je fais part de ma grossesse à Firmin en même temps que je lui avoue les graves soucis que me cause Valère.

Firmin qui se montre enchanté de mon état refuse de prendre au sérieux mes craintes au sujet de Valère. Il parle de son ami avec chaleur :

— Si tu savais, Annette, comme il a été bon pour moi ! J’étais un mauvais employé, ne sachant même pas compter. Le soir, au lieu d’aller au café comme les autres jeunes gens, il m’emmenait