Page:Audoux - De la ville au moulin.djvu/170

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pas le plus fort, et à certains grognements de Valère je comprends qu’il est ivre, comme jamais il ne l’a été jusqu’alors.

Le temps d’accourir, et je le retrouve par terre, accroché des deux mains au marchepied de l’automobile. La femme, penchée sur lui, le frappe de ses poings secs comme des petits maillets, afin de lui faire lâcher prise. Elle est si acharnée à frapper qu’elle ne m’a pas entendu venir ; je la regarde, et dans la lueur des phares, son visage mince et tout convulsé, me fait penser à une chèvre furieuse. Sans un mot, sans efforts, je la soulève et la jette sur les coussins de sa voiture, puis je m’adresse au chauffeur :

— Aidez-moi à le conduire chez nous.

Valère, au son de ma voix, se lève de lui-même et se laisse guider sans résistance jusqu’à son fauteuil d’osier. Il a une face d’un rouge violet qui m’épouvante, et sa respiration est une sorte de ronflement qui se heurte à quelque chose de dur au fond de sa gorge.

En s’en allant, le chauffeur me dit :

— Mouillez-lui le visage, et faites-lui boire du café.

Je me hâte de suivre ce conseil, et peu à peu Valère devient moins rouge et sa respiration moins dure. Il suit du regard tous mes mouvements ; sait-il que c’est moi qui lui donne ces soins ? Oui, sans doute, car de ses yeux qui n’ont pas perdu toute intelligence, deux grosses larmes viennent de couler.

J’ai pitié. Une pitié qui me fait l’embrasser tendrement au front