Page:Audoux - De la ville au moulin.djvu/203

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et profonde dans laquelle on avait mis des briques et du ciment. Il était grand et droit, et il étendait au loin ses branches vertes et touffues comme pour faire croire au passant que le malheur ne l’avait pas touché ; mais, si on s’arrêtait près de lui, on apercevait le rouge des briques à travers le ciment craquelé et cela faisait penser à une plaie vive que rien ne pourrait guérir.

Je n’ai pas tant d’orgueil. Et surtout Manine et Reine ne sont-elles pas comme un doux baume sur ma blessure. Je resterai auprès d’elles aussi longtemps que cela me sera possible. Et, qui sait ? Peut-être ne nous séparerons-nous jamais. Quoique séparées en ce moment ni l’une ni l’autre ne m’oublient. Reine me promet beaucoup d’histoires à son retour, une par jour, me dit-elle.

Chère petite fille ! J’aime à me rappeler sa venue ici. Très faible encore, j’attendais les voyageuses, enfouie dans le mauvais fauteuil de ma chambre d’hôtel. Je tins ferme sous le regard apitoyé de Manine, mais lorsque Reine posa sur moi ses deux papillons bleus, je fus prise d’un chagrin qui m’enleva toute retenue. Reine ne demanda pas la cause de ce chagrin. Elle s’assit légèrement sur mes genoux et dit en essuyant mes larmes :

— Je ne peux pas les boire, il y en a trop.

Il m’avait bien fallu lui sourire.

Tandis que j’évoque cet instant, un glissement me fait regarder vers la porte. J’attends, croyant que quelqu’un va frapper, mais il n’en est rien. Et comme je cherche la cause de ce bruit, j’aperçois à terre quelque chose de blanc. C’est une lettre qui vient d’entrer par surprise, et tout de suite