Page:Audoux - De la ville au moulin.djvu/215

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Il réfléchit un instant avant d’ajouter :

— Et puis, c’est juste, on doit toujours faire face aux voleurs.

Il me regarde et je vois qu’il n’a plus peur. Ses yeux noirs se sont élargis et brillent d’un éclat extraordinaire. Il est sûrement de ceux qui aperçoivent toute la gravité de la vie. Aujourd’hui c’est lui qui est le grand frère et moi la petite sœur. Je l’écoute et me sens prête à lui obéir en tout et pour tout.

Le tocsin cesse enfin et nous nous levons du banc pour nous accouder à la palissade qui borde un chemin allant à travers champs. Je ne trouve rien à dire. Je suis comme étourdie par le silence subit des cloches. Je regarde les vignes qui peuvent être saccagées, la ville qui peut être détruite, et, au loin, les petites maisons où chaque famille vit sa part de bonheur et que les voleurs brûleront peut-être.

Un bruit de pas me fait regarder plus près. C’est un vieux vigneron qui s’avance, un panier à la main et une pioche sur l’épaule. Le tocsin l’a chassé de sa vigne sans doute, et il en revient comme à regret. Il s’arrête, repart et s’arrête encore. La tête inclinée sur la poitrine, il semble écouter une voix qui parle à lui seul. Lui-même parle d’une voix étouffée. Arrêté à quelque distance de nous, il dit :

— Ils prendront un village, et puis un autre village et encore un village.

Firmin et moi avons le même sursaut de révolte :

— Oh !

Le vieux nous aperçoit alors, il se redresse et s’éloigne d’un pas ferme.