Page:Audoux - De la ville au moulin.djvu/225

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banc, mais une grande faiblesse m’y retint. Mon cœur cognait sourdement et prenait une telle place dans ma poitrine, qu’à la fin je me moquai de lui et le morigénai :

— Qu’as-tu à t’agiter ainsi ? Valère est loin. Et puis, as-tu donc oublié que tu ne l’aimes plus ?

À la buanderie ce souvenir ne cessa de me tourmenter ; mais, rentrée chez Manine, il s’effaça très vite.

C’est que, chez Manine, il y a maintenant trois enfants. Rose vient de donner une petite sœur à Raymond. Et Nicole nous est arrivée ces jours derniers avec un gros garçon qu’elle appelle Ni-Jean, et qui a deux ans passés.

Jean Lapierre est aviateur, et rien n’a pu retenir Nicole au moulin dès qu’elle a su que son mari était au Bourget. Il vient assez souvent ici. À peine s’il prend le temps de nous dire bonjour. Il embrasse sa femme et son enfant avec une sorte de frénésie et il repart aussi vite qu’il est venu.


Clémence n’est plus auprès de nous. Un jour, qu’elle savait me trouver seule à la maison, elle entra et jeta sa clé sur la table comme une chose désormais inutile ; et, sans répondre à mes questions, elle ouvrit l’armoire, mit à son bras deux minces bracelets d’or, dont l’un appartenait à Reine, et fit glisser au creux de sa main toutes les piécettes d’argent qui étaient au fond de la boîte. L’armoire refermée, elle se regarda dans la glace, de côté, de dos et de face, consolida son chapeau, se regarda encore, et, les yeux audacieux et presque menaçants elle sortit en tirant violem-