Page:Audoux - De la ville au moulin.djvu/234

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


entendre sa voix au petit qui ne la reconnaît pas. Il pleure si fort que je remonte la flamme du gaz toujours baissée par économie. Mais j’entends, du boulevard :

— Éteignez ! éteignez !

Je rebaisse le gaz, je ferme les épais rideaux, et malgré cela j’entends encore :

— Éteignez ! éteignez !

Je ne veux pas éteindre car, autant que Reine, j’ai peur dans l’obscurité et je sais qu’à la lumière les visages conservent du courage et de la fierté. Mais qu’a donc cette petite flamme de gaz à briller ainsi ? Il semble que la pièce soit éclairée comme en plein jour. Tout reflète la lumière : les cuivres des meubles, la glace de la cheminée, les cadres pendus aux murs et même le verrou de la porte qui brille comme un phare. Ne sachant que faire pour affaiblir cette clarté, j’ôte mon tablier et l’enroule autour de l’abat-jour.

Les voix de malheur se taisent et le gros Ni-Jean cesse enfin de pleurer. Nicole se tient si courbée qu’on n’aperçoit plus de son enfant que deux petits pieds qui se croisent et se décroisent nerveusement. Manine et Reine, mal assises sur la même chaise, se tiennent fortement enlacées. Et Rose couvre de son corps le berceau de sa petite fille.

À mon tour je sors Raymond de son lit et le tiens sur mes genoux enveloppé dans sa couverture.

Au dehors, à présent, il se fait un silence comme si toute la ville était déjà morte. Nous attendons la bête qui va une fois de plus couvrir la ville et broyer des os. Une sorte de froissement dans l’air nous met aux écoutes. Et, presque aussitôt, nous