Page:Audoux - De la ville au moulin.djvu/246

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luisante par endroits, pleine de mystère, attirante comme un long repos et effrayante comme un danger de mort. En la regardant je songe à un corps roulé par elle. J’imagine ce corps se heurtant à tous les ponts, tournoyant dans tous les remous. Et, qui sait ? frôlant d’autres corps demeurés au fond et les entraînant à la surface.

Toute frissonnante de dégoût je m’éloigne de l’eau sombre.

Ah ! si la Seine avait une eau claire comme la rivière du moulin. Une eau qui ne cache pas les cailloux et qui coule parmi des herbes qu’elle plie mollement !…

À la buanderie, la mère Françoise, remise d’un grave maladie et toute joyeuse de son retour, nous a dit :

— J’avais déjà un pied dans la tombe, mais je l’ai retiré.

Elle est seule aussi, et si vieille ! Elle fait un travail bien au-dessus de ses forces et je n’aperçois rien qui puisse égayer son existence.

Je lui demande ses raisons d’aimer la vie :

Elle rit, heureuse de faire rire les autres, en répondant :

— Qu’elle est jeune cette Annette Beaubois ! C’est bien simple. Si je vis, le soleil me chauffe, le froid me pique et la pluie me mouille. Si je meurs, je ne sens plus rien et tout est gris.

Je ris avec les autres. Et, au cours de la journée, chaque fois que l’eau du bassin me gicle à la figure ou m’inonde les pieds, je me dis tout bas :

« Si je meurs je ne sens plus rien et tout est gris. »