Page:Audoux - De la ville au moulin.djvu/254

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quitte ma chaise. Je ne ressens plus ni faim ni fatigue, et je m’entends dire :

— Ma peine est apaisée.

Le jour baisse, le soleil a l’air d’aller se coucher tranquillement, et la fumée d’une haute cheminée s’incline vers lui comme pour lui dire adieu.

La paix qui était ce matin sur la campagne semble être venue ici avec le soir. Au Sud, le ciel est couleur de chaume, tandis qu’à l’Ouest il est clair comme la vigne. Et soudain je me revois adossée à la maison de Mme Lapierre. Je revois le moulin où j’ai si durement peiné derrière l’homme à la faux et derrière l’homme à la bêche. Je revois les moissonneurs frotter la semelle de leurs souliers avant d’entrer dans la maison pour la soupe du soir.

À cette heure toutes les bêtes sont rentrées, et les porcs, gorgés de lait caillé, grognent doucement. C’est l’heure où les champs sont devenus silencieux et où la charrue reste seule au bord du chemin.

Le jour baisse de plus en plus, et voici qu’une chauve-souris commence à tournoyer ; elle vole comme les papillons en soulevant ses ailes l’une après l’autre et elle s’abaisse avec une telle brusquerie que je crains toujours de la voir tomber. Je me penche pour mieux la voir et, dans le même instant, j’aperçois Valère et la jeune femme traversant le boulevard comme pour venir ici. Valère avance, le front bas, mais la jeune femme, la tête haut levée, me regarde et me sourit. Tous deux pénètrent dans le couloir de la maison et, l’instant d’après, j’entends leurs pas dans l’escalier