Page:Audoux - De la ville au moulin.djvu/51

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Un jour qu’il était resté plus longtemps que de coutume dans le fournil et qu’on entendait au dehors la voix grondeuse de tante Rude, il me dit :

— Si tu vois entrer ma femme, avertis-moi, afin que je me sauve.

Je me mis à rire, car je me demandais par où il pourrait bien se sauver puisque le fournil n’avait qu’une porte. Il montra la gueule du four :

— J’entrerais là, dit-il.

Et comme à ce moment tante Rude ouvrait justement la porte, il lâcha son ouvrage, et, la tête en avant, battant des coudes et le corps tout de travers, il courut vers la gueule du four, imitant le cri et l’envolement ridicule d’une poule affolée par la peur.

Cette fois tante Rude rit au lieu de gronder.

Peut-être n’était-elle pas méchante ainsi que le disait souvent oncle meunier. Pour lui, il ne tenait jamais compte de ses colères qu’il calmait d’une moquerie ou d’un mot drôle. Lorsque, semblable à une bête enragée, elle tournait en criant dans la maison, il la suivait et marchait dans ses pas d’une façon si comique que j’avais bien de la peine à ne pas rire. Il avait encore une autre manière de la faire taire. Il chantait un refrain où il était question du diable rencontré au fond d’un bois, et tout de suite reconnaissable :

        À ses pieds fourchus
        À son front cornu.

Cette chanson m’amusait, et j’aurais bien voulu l’apprendre, mais oncle meunier embrouillait