Page:Audoux - De la ville au moulin.djvu/66

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ainsi Angèle et moi précipitions nos mouvements pour terminer plus vite le travail et en commencer un autre au besoin.

À remuer si durement mon corps ma pensée se fatiguait aussi, et les paroles de tante Rude bourdonnaient comme une mouche désagréable à mon oreille :

« Les garçons iront vivre chez leur père et les filles chez leur mère ». Devant cette certitude, mes larmes comme celles de Firmin mouillaient le blé de mon crible, car je pensais aux jumeaux qu’on allait séparer alors qu’ils ne savaient pas encore vivre l’un sans l’autre.

Depuis quelque temps déjà, des mots chuchotés autour de moi m’avaient appris que notre père attendait avec impatience le moment où il lui serait permis de fonder une autre famille et que, de son côté, notre mère ne cachait pas son intention de prendre un autre mari. Sans doute, ainsi que notre père, elle ne serait pas longtemps sans fonder une nouvelle famille dans laquelle, tout autant que dans l’autre, nous serions comme des étrangers. Pour Firmin, Angèle et moi, le temps viendrait vite où nous pourrions à notre gré nous éloigner de ces deux foyers tout en continuant à garder une affection très vive à nos parents ; mais les jumeaux ?…

Et pour eux je reprenais la question obsédante :

« Comment fera-t-on pour les séparer ? »

Comme si j’espérais une réponse du dehors, je regardais souvent vers la lucarne du grenier, mais je ne voyais au loin que le moulin à vent dont les