Page:Audoux - De la ville au moulin.djvu/97

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


unis jusqu’à la mort. Selon elle, l’amour de Valère Chatellier joint à mon acceptation des dures choses de la vie, offrait toute garantie dans cette union, et elle me suppliait de ne pas mettre obstacle à mon propre bonheur pour des craintes d’avenir que rien ne faisait prévoir entre Valère et moi.

Je ne me laissais pas convaincre, car dans le désarroi où se débattait ma pensée, ma vision du mariage s’enlaidissait encore. Ce n’était même plus la scène odieuse de mes parents que je voyais. C’était une sorte de bête possédant deux têtes haineuses dont l’une était faite d’un lourd marteau, et l’autre de pointes griffues. Et toujours ces deux effroyables têtes se balançaient face à face et se menaçaient.

Cela, personne ne pouvait le deviner et je n’osais l’avouer à personne. Je sentais bien que j’étais victime de mon imagination, mais plus j’essayais d’effacer la vision, plus elle devenait précise. Alors, pour raffermir ma volonté qui fléchissait souvent, je m’efforçais de chanter une des berceuses de Manine :

Fille de la charité
Vous irez
Parmi les enfants trouvés.

Je devins malade. Une langueur m’enleva mes forces et me rendit le travail pénible.

Tante Rude me regardait de travers et me reprochait ma faiblesse :

— Tu n’es pas belle avec tes airs de poule couveuse.