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Page:Augustin - Œuvres complètes, éd. Raulx, tome I.djvu/564

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LETTRES DE SAINT AUGUSTIN. — PREMIÈRE SÉRIE.

tout pour elle. Qui pourrait n’être pas dans la joie en vous voyant, ni dans la douleur, en ne vous voyant pas ? Je ne puis donc ni l’un ni l’autre ; et comme je me trouverais dur de le pouvoir, j’aime à ne le pouvoir pas, et ceci est pour moi un soulagement. Ce n’est pas en souffrant moins, c’est en considérant ma douleur que je me console. Ne me blâmez pas, je vous prie, avec cette sainte gravité qui vous élève au-dessus des autres, et ne dites pas que je m’afflige à tort de ne pas vous connaître encore, puisque vous m’avez laissé voir votre esprit qui est l’intérieur de vous-même. Mais si je me trouvais dans un endroit où vous seriez, dans votre terrestre cité ou partout ailleurs, vous que je saurais mon frère et mon ami, vous si grand dans le Seigneur et d’un si haut mérite, pensez-vous que je ne sentirais aucune douleur de ne pas découvrir votre demeure ? Comment ne m’affligerais-je donc pas de ne point avoir vu encore votre visage, la demeure même de votre âme que je connais comme la mienne ?

2. Car j’ai lu votre lettre où coulent le lait et le miel, où se révèle cette simplicité de cœur avec laquelle vous cherchez le Seigneur dont vous sentez la bonté, et où tout concourt à rendre à Dieu honneur et gloire. Nos frères l’ont lue aussi, et se réjouissent des dons si abondants et si excellents que Dieu a répandus sur vous. Tous ceux qui l’ont lue me l’enlèvent, parce qu’elle les enlève chaque fois qu’ils la lisent. On ne saurait dire la suave odeur du Christ qui s’en échappe ; plus elle vous révèle à nous, plus elle nous excite à vous chercher, « car elle vous rend bien digne qu’on vous regarde et qu’on vous désire. Et comme cette lettre nous fait sentir votre présence, votre absence n’en devient que plus malaisée à supporter. Tous vous aiment dans cet écrit, et veulent être aimés de vous. On y loue et on y bénit Dieu qui vous a fait tel que vous êtes ; on y réveille le Christ pour qu’il daigne calmer les vents et tes mers et vous permettre d’arriver à son repos. On y voit une femme[1] qui ne mène pas son époux à la mollesse, mais qui revient à la force en revenant aux os de son mari. Elle s’est fondue en vous et vous est unie par des liens spirituels d’autant plus forts qu’ils sont plus chastes, et nous la saluons en vous encor : aune fois pour remplir tous nos devoirs envers votre sainteté. Là les cèdres du

Liban, couchés par terre et devenus une arche par le travail de la charité, fendent les flots de ce monde sans craindre la corruption. Là on méprise la gloire pour l’acquérir, et on délaisse le monde pour en être l’héritier[2]. Là sont écrasés contre la pierre[3] les petits enfants de Babylone et même ceux qui sont un peu grands, c’est-à-dire les vices de la confusion et de l’orgueil du siècle.

3. Voilà les sacrés et doux spectacles que votre lettre nous donne, cette lettre d’une foi véritable, d’une bonne espérance, d’une pure charité. Comme elle nous fait respirer votre soif, votre désir des tabernacles du Seigneur et les saintes langueurs de votre âme ! Comme on y sent le souffle du saint amour et les brûlants trésors d’un cœur sincère ! Quelles grâces elle rend à Dieu et quelles grâces elle en obtient ! On ne sait si elle est plus suave qu’ardente, plus lumineuse que féconde ; car elle caresse notre âme autant qu’elle l’embrase, elle verse autant de rosée qu’elle a de purs rayons. Comment vous la payer, je vous prie, sinon en me donnant tout entier à vous en Celui à qui vous vous êtes tout entier donné ? Si c’est peu, je n’ai rien de plus. Vous avez si bien fait que cela ne saurait me paraître peu de chose, à moi que vous avez daigné combler de louanges dans votre lettre ; et quand je me donne à vous, si j’estimais que c’est peu, je serais forcé d’avouer que je ne vous crois pas. J’ai honte de croire tout le bien que vous dites de moi, mais j’aurais encore plus de honte de ne pas vous croire. Voici ce que je ferai : je ne me jugerai pas tel que vous me jugez, parce que je ne me reconnais pas dans vos louanges ; et je penserai que vous m’aimez, parce que je le sens et je le vois ; par là je ne serai ni téméraire envers moi, ni ingrat envers vous. Et quand je m’offre à vous tout entier, ce n’est pas peu : car j’offre celui que vous aimez vivement ; et j’offre à vous, sinon celui qui est tel que vous le pensez, au moins celui qui vous demande de prier Dieu de le rendre tel. Je vous conjure de le faire, de peur que vos souhaits pour ce qui me manque ne soient moins vifs, pensant que je suis déjà ce que je ne suis pas.

4. Celui qui remettra cette lettre à votre excellence et à votre éminente charité est un de mes amis les plus chers depuis mon jeune âge. Son nom[4] est dans ce livre de la Religion

  1. Thérasie.
  2. Rom. IV, 13.
  3. Psaume CXXXVI, 12.
  4. Romanien, père de Licentius. C’est à lui qu’est adressé le livre Sur la vraie religion. – Voyez l’Histoire de saint Augustin, chap. IX.