Page:Augustin - Œuvres complètes, éd. Raulx, tome III.djvu/385

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se corromprait pas. Dira-t-on que ce qui ne se corrompt pas étant incorruptible, on verra ainsi une nature devenue incorruptible par sa corruption même ? Ce serait la plus grande absurdité. Il est donc indubitablement vrai que toute nature est bonne, en tant que nature. Car si elle est incorruptible, elle vaut mieux que si elle pouvait se corrompre, et si elle est corruptible, c’est un témoignage certain qu’elle est bonne, puisqu’elle ne se corrompt qu’en perdant de sa bonté. Et comme toute nature est nécessairement corruptible ou incorruptible, il s’ensuit que toute nature est bonne. J’appelle ici nature ce qu’ordinairement on nomme substance. Par conséquent toute substance comprend Dieu lui-même et tout ce qui vient de Dieu, parce qu’il n’y a de bon que Dieu et ce qu’il a fait. 37. Ces principes une fois établis et prouvés, sois aussi attentif que si nous commencions à argumenter. On doit assurément louer toute nature raisonnable créée avec le libre arbitre, si elle demeure attachée à jouir du bien souverain et immuable, ou si elle fait effort pour y parvenir : ,on doit au contraire blâmer celle qui n’y est pas attachée en la considérant comme n’y étant pas attachée, et celle qui ne poursuit pas ce but en la considérant comme ne le poursuivant pas. Si donc on loue une créature raisonnable, qui doute qu’on ne doive louer aussi son Auteur ? Et si on la blâme, qui ne voit que dans ce blâme même il y a une louange pour Celui qui l’a faite ? Pourquoi effectivement la blâmons-nous ? Parce qu’elle ne veut point jouir de son bien suprême et immuable, c’est-à-dire de son Créateur. N’est-ce donc pas louer celui-ci ? Et combien il est bon, combien toutes les langues et toutes les pensées devraient louer et bénir, même dans le silence, ce Dieu qui a tout créé et qu’on ne peut se dispenser de louer, soit en nous louant, soit en nous blâmant ? Comment en effet nous reprocher de rie lui être pas unis, sinon parce que dans cette union même consiste notre grand, notre souverain et notre premier bien ? Or cette union aurait-elle ces caractères si Dieu n’était le bien ineffable ? Comment alors la censure de nos péchés rejaillirait-elle sur lui, puisqu’on ne peut les condamner sans le louer ? 38. Et si nous considérions que dans tout ce qu’on blâme on ne blâme que le vice, et qu’on ne peut blâmer le vice sans louer la nature ? En effet, ou bien ce que tu condamnes est conforme à la nature ; ta censure alors n’est pas méritée, et c’est toi qu’il faut corriger plutôt que ce que tu as tort de blâmer ; ou bien si c’est un vice et qu’on ait raison de le condamner, il est nécessairement contraire à la nature. Car tout vice lui est opposé par là même qu’il est vice. En effet s’il n’endommage pas la nature, il n’est pas vice, et s’il est vice parce qu’il l’endommage, évidemment il est vice parce qu’il lui est contraire. Supposons maintenant qu’une nature soit corrompue, non par son vice propre mais par le vice d’une autre ; on aurait tort de jeter le blâme sur la première, il faut plutôt examiner si ce n’est point par son vice propre que s’est corrompue la nature corruptrice. Or être vicié, est-ce autre chose que d’être corrompu par le vice ? Une nature est sans vice quand elle n’est point viciée, mais n’en a-t-elle pas sûrement lorsque par le vice elle corrompt une autre nature ? Ainsi donc la première, celle qui corrompt l’autre, est vicieuse, corrompue par son vice propre. Concluons de là que tout vice est contraire à la nature, à la nature même de l’objet qu’il altère ; et puisqu’en rien on ne blâme que le vice, puisque tout vice est essentiellement ennemi de la nature qu’il attaque, on ne saurait condamner aucun vice sans louer la nature qu’il endommage. Rien en effet ne peut te déplaire dans le vice, que l’action de vicier ce qui te plaît dans la nature.



CHAPITRE XIV. TOUTE CORRUPTION N’EST PAS CONDAMNABLE.

39. Examinons encore une chose, savoir si l’on peut dire avec vérité qu’une nature se corrompe par le vice d’une autre sans être viciée elle-même. Si la nature viciée qui cherche à en corrompre une autre ne trouve dans celle-ci rien de corruptible, elle ne la corrompt pas à coup sûr ; et si elle y trouve quelque chose de corruptible, la corruption ne s’opère point sans le concours de cette dernière. En effet si une nature plus puissante résiste à une nature plus faible, la corruption n’a pas lieu ; et si elle n’y résiste pas, c’est qu’elle commence à être gâtée par son propre vice avant de l’être par le vice étranger.