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LE GRILLON


Air de Jacques.


Au coin de l’âtre où je tisonne
En rêvant à je ne sais quoi,
Petit grillon, chante avec moi,
Qui, déjà vieux, toujours chansonne.
Petit grillon, n’ayons ici,
N’ayons du monde aucun souci.

Nos existences sont pareilles :
Si l’enfant s’amuse à ta voix,
Artisan, soldat, villageois,
À la mienne ont charmé leurs veilles.
Petit grillon, n’ayons ici,
N’ayons du monde aucun souci.
 
Mais sous ta forme hétéroclite
Un lutin n’est-il pas caché ?
Vient-il voir si quelque péché
Tient compagnie au vieil ermite ?
Petit grillon, n’ayons ici,
N’ayons du monde aucun souci.

N’es-tu pas sylphe et petit page
De quelque fée au doux pouvoir,
Qui t’adresse à moi pour savoir
À quoi le cœur sert à mon âge ?
Petit grillon, n’ayons ici,
N’ayons du monde aucun souci.

Non ; mais en toi, je le veux croire,
Revit un auteur qui, jadis,
Mourut de froid dans son taudis
En guettant un rayon de gloire.
Petit grillon, n’ayons ici,
N’ayons du monde aucun souci.

Docteur, tribun, homme de secte,
On veut briller, l’auteur surtout.
Dieu, servez chacun à son goût :
De la gloire à ce pauvre insecte.
Petit grillon, n’ayons ici,
N’ayons du monde aucun souci.

La gloire ! est fou qui la désire :
Le sage en dédaigne le soin.
Heureux qui recèle en un coin
Sa foi, ses amours et sa lyre !
Petit grillon, n’ayons ici,
N’ayons du monde aucun souci.

L’envie est là qui nous menace.
Guerre à tout nom qui retentit !
Au fait, plus ce globe est petit,
Moins on y doit prendre de place.
Petit grillon, n’ayons ici,
N’ayons du monde aucun souci,

Ah ! si tu fus ce que je pense,
Ris du lot qui t’avait tenté ;
Ce qu’on gagne en célébrité,
On le perd en indépendance.
Petit grillon, n’ayons ici,
N’ayons du monde aucun souci.