Page:Bainville - Heur et Malheur des Français.djvu/284

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vaillée par la révolution et imprudemment lancée, sous l’impulsion maléfique de l’Allemagne, vers les aventures d’Extrême-Orient. Guillaume II avait réussi à faire battre les Russes et les Japonais, comme Bismarck, lorsqu’il nous envoyait en Afrique, rêvait de nous faire battre avec les Anglais et les Italiens. Et nous lui étions liés, à cette Russie. Notre sort dépendait du sien. De tout ce qui lui arriverait, nous subirions le contre-coup. Non, décidément, il n’y avait pas de sécurité parfaite. Il n’y avait pas de repos.

Depuis le traité de Francfort, pouvions-nous nous appartenir ? Pouvions-nous vivre à notre guise d’une vie indépendante au milieu des nations ? Il y avait trente ans que les gouvernements républicains cherchaient la formule magique qui eût concilié la paix et l’honneur, écarté le risque de guerre sans laisser abdiquer la France. Et l’on se trouvait ramené au point de départ, en face d’une Allemagne qui nous donnait à choisir d’être ses alliés et ses vassaux ou d’être implacablement notre adversaire. Pouvait-on échapper à ce dilemme ? On voulut encore s’en flatter.

Lorsque l’empereur allemand parut à Tanger, la menace à la bouche, pour contester l’accord par lequel l’Angleterre, en échange de nos droits sur l’Égypte, laissait le Maroc à la France, un homme dirigeait depuis sept ans notre politique étrangère. Au milieu de l’inattention générale, il l’avait conduite à son gré. Théophile Delcassé avait écouté, compris, suivi la pensée du roi Édouard VII et des dirigeants anglais. La Triple Entente s’ébauchait. La République radicale-socialiste se trouvait, à son insu, engagée dans un grand système européen qui, pour l’observateur averti, ressemblait à s’y méprendre à ceux du dix-huitième siècle, d’où les deux guerres de Sept Ans étaient nées. Ainsi les traditions que la démocratie extirpait à l’intérieur repoussaient à l’extérieur. Le fameux conseil des ministres du 6 juin 1905 mit en lumière cette contradiction. M. Delcassé y parut comme un accusé, coupable d’avoir péché contre la logique du régime, coupable d’avoir attiré des orages sur la France par sa politique personnelle : on disait presque sa politique occulte, bien que les accords franco-anglais de 1904 eussent été ratifiés par les Chambres. Mais, à la vérité, l’ultimatum de Guillaume II était pour tout le monde une révéla-