Page:Bainville - Heur et Malheur des Français.djvu/31

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qu’elle ne possède pas ces frontières que l’on a très vite appelées des frontières naturelles parce que ce sont nos frontières nécessaires. La France n’est pas en sûreté tant que le voisinage de l’Allemagne pèse sur elle, tant que les armées allemandes se trouvent à quelques jours de marche de Paris. La France, jusqu’en temps de paix, est menacée par ce peuple prolifique et migrateur, toujours prêt à loger dans le nid des autres. Mais l’Allemagne, de son côté, se croit atteinte, se croit blessée, si elle est refoulée au delà du Rhin, si elle abandonne à l’ascendant de la langue et de la civilisation françaises les colonies germaniques fixées sur l’ancien domaine de la Gaule impériale. Ainsi le royaume de Lothaire a gardé au cours des siècles son caractère de territoire contesté. Toutes les solutions essayées, toutes les combinaisons politiques mises en œuvre, n’ont pu résoudre le vieux conflit. Royaume de Belgique, grand-duché de Luxembourg, terre d’Empire : ces inventions, qui succèdent aux anciennes villes si clairement nommées « de la barrière » et qui marquent aujourd’hui notre limite, ont été à l’origine de simples compromis. Ces sortes d’États tampons ont pu devenir des nations dans toute la force du terme, comme la Belgique vient de le prouver magnifiquement. Cependant les marches de l’Est et du Nord-Est restent des champs de bataille que jamais on n’a réussi à neutraliser d’une manière définitive.

De Bouvines à Sedan et à la Marne, vingt fois le peuple français et le peuple allemand se sont affrontés. Mais les guerres, les combats n’ont été que les éclats d’une rivalité permanente. Durant les armistices, d’une étendue souvent considérable, la politique et la diplomatie poursuivaient l’effort des armées au repos, tendaient, tout en prenant des avantages, à supprimer le risque de guerre, à réduire le rival à l’impuissance. Ici, de très bonne heure, grâce à des conditions politiques particulières, ce fut la France qui prit le pas sur l’ennemi.

Économes du sang français, les gardiens héréditaires de notre sécurité devaient mettre à profit toutes les circonstances qui désarmeraient le colosse germanique, le diviseraient contre lui-même, détourneraient son attention. Ces circonstances, on les provoquerait au besoin. Le royaume d’Allemagne avait, à l’origine, une forte avance sur le royaume de France. L’État germanique était même adulte avant qu’il existât un État fran-