Page:Bakounine - Lettres à Herzen et Ogarev, trad. Stromberg, Perrin, 1896.djvu/96

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sont tous devenus anarchistes ! L’anarchie chez eux, est pour le moment à la mode. Qu’il s’écoule quelques années encore, et l’on ne trouvera plus un seul anarchiste parmi eux ! »

« Ces mots se fixèrent dans ma mémoire, et souvent, depuis, ils se présentaient à mon esprit dans leur vérité prophétique…

« Notre repas finit par un Bruderschaft, et la conversation aborda des sujets ordinaires. Bakounine me reprochait toujours mon « vous », car je ne pouvais pas m’habituer à le tutoyer.

« Deux jours après, R-s. repartit pour Zurich. Comme j’avais l’intention d’aller en Russie, en passant par l’Italie du Nord, je restai à Locarno encore quelques jours. Je passais tout mon temps chez Bakounine ; j’arrivais chez lui vers les dix ou onze heures du matin, et j’y restais jusqu’à minuit et même plus tard, car il veillait longtemps. Je n’ai souvenir que de fragments de nos interminables conversations. Ainsi, s’est conservé vivement dans ma mémoire comment, durant sa détention dans la forteresse de Schlüsselbourg, il attirait pour se distraire des pigeons à sa fenêtre, en leur jetant des miettes de pain. Je me souviens encore, comment il persistait à me persuader que la participation des brigands aux choses révolutionnaires, est un sûr indice de ce que la révolution donnera, car, avant tout, ils savent apprécier exactement la véritable situation et porter un jugement net sur les événements. Ils ont le flair de ce qui leur profitera ou de ce qui leur sera préjudiciable, et si on les voit se lancer dans la révolution, c’est que celle-ci