Page:Balzac - Œuvres complètes, éd. Houssiaux, 1855, tome 18.djvu/393

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En voyant ces deux êtres, Michaud frémit, car il se repentit vivement d’avoir parlé. Si Bonnébault et Marie Tonsard avaient écouté la conversation, il ne pouvait en résulter que des malheurs. Ce fait, minime en apparence, dans la situation irritante où se trouvaient les Aigues vis-à-vis des paysans, devait avoir une influence décisive comme dans les batailles la victoire ou la défaite dépendent d’un ruisseau qu’un pâtre saute à pieds joints et où s’arrête l’artillerie.

Après avoir salué galamment la comtesse, Bonnébault prit le bras de Marie d’un air conquérant et s’en alla triomphalement.

— C’est le La clé-des-cœurs de la vallée, dit Michaud tout bas à la comtesse en se servant du mot de bivouac qui veut dire don Juan. C’est un homme bien dangereux. Quand il a perdu vingt francs au billard, on lui ferait assassiner Rigou !… L’œil lui tourne aussi bien à un crime qu’à une joie.

— J’en ai trop vu pour aujourd’hui, répliqua la comtesse en prenant le bras d’Emile, revenons, messieurs ?

Elle salua mélancoliquement madame Michaud en voyant la Péchina rentrée au pavillon. La tristesse d’Olympe avait gagné la comtesse.

— Comment, madame, dit l’abbé Brossette, est-ce que la difficulté de faire le bien ici vous détournerait de le tenter ? Voici cinq ans que je couche sur un grabat, que j’habite un presbytère sans meubles, que je dis la messe sans fidèles pour l’entendre, que je prêche sans auditeurs, que je suis desservant sans casuel ni supplément de traitement, que je vis avec les six cents francs de l’État, sans rien demander à Monseigneur, et j’en donne le tiers en charités. Enfin je ne désespère pas ! Si vous saviez ce que sont les hivers, ici, vous comprendriez toute la valeur de ce mot ! Je ne me chauffe qu’à l’idée de sauver cette vallée, de la reconquérir à Dieu ! Il ne s’agit pas de nous, madame, mais de l’avenir. Si nous sommes institués pour dire aux pauvres : — " Sachez être pauvres ! " c’est-à-dire " souffrez, résignez-vous et travaillez ! " nous devons dire aux riches : — " Sachez être riches ! " c’est-à-dire " intelligents dans la bienfaisance, pieux et dignes de la place que Dieu vous assigne ! " Eh ! bien, madame, vous n’êtes que les dépositaires du pouvoir que donne la fortune, et, si vous n’obéissez pas à ses charges, vous ne le transmettrez pas à vos enfants comme vous l’avez reçu ! vous dépouillez votre postérité. Si vous