Page:Balzac - Œuvres complètes, éd. Houssiaux, 1874, tome 14.djvu/177

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.

— Je suis jalouse du journal, dit-elle en essuyant les larmes que son rire d’enfant avait fait couler. N’est-ce pas une félonie, reprit-elle redevenant femme tout à coup, que de lire des proclamations russes en ma présence, et de préférer la prose de l’empereur Nicolas à des paroles, à des regards d’amour ?

— Je ne lisais pas, mon ange aimé, je te regardais.

En ce moment le pas lourd du jardinier dont les souliers ferrés faisaient crier le sable des allées retentit près de la serre.

— Excusez, monsieur le marquis, si je vous interromps ainsi que madame, mais je vous apporte une curiosité comme je n’en ai jamais vu. En tirant tout à l’heure, sous votre respect, un seau d’eau, j’ai amené cette singulière plante marine ! La voilà ! Faut, tout de même, que ce soit bien accoutumé à l’eau, car ce n’était point mouillé, ni humide. C’était sec comme du bois, et point gras du tout. Comme monsieur le marquis est plus savant que moi certainement, j’ai pensé qu’il fallait la lui apporter, et que ça l’intéresserait.

Et le jardinier montrait à Raphaël l’inexorable Peau de chagrin qui n’avait pas six pouces carrés de superficie.

— Merci, Vanière, dit Raphaël. Cette chose est très-curieuse.

— Qu’as-tu, mon ange ? tu pâlis ! s’écria Pauline.

— Laissez-nous, Vanière.

— Ta voix m’effraie, reprit la jeune fille, elle est singulièrement altérée. Qu’as-tu ? Que te sens-tu ? Où as-tu mal ? Tu as mal ! Un médecin ! cria-t-elle. Jonathas, au secours !

— Ma Pauline, tais-toi, répondit Raphaël qui recouvra son sang-froid. Sortons. Il y a près de moi une fleur dont le parfum m’incommode. Peut-être est-ce cette verveine ?

Pauline s’élança sur l’innocent arbuste, le saisit par la tige, et le jeta dans le jardin.

— Oh ! ange, s’écria-t-elle en serrant Raphaël par une étreinte aussi forte que leur amour et en lui apportant avec une langoureuse coquetterie ses lèvres vermeilles à baiser, en te voyant pâlir, j’ai compris que je ne te survivrais pas : ta vie est ma vie. Mon Raphaël, passe-moi ta main sur le dos ? J’y sens encore la petite mort, j’y ai froid. Tes lèvres sont brûlantes. Et ta main ?… elle est glacée, ajouta-t-elle.

— Folle ! s’écria Raphaël.

— Pourquoi cette larme ? dit-elle. Laisse-la-moi boire.