Page:Balzac - Œuvres complètes, éd. Houssiaux, 1874, tome 14.djvu/178

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— Oh ! Pauline, Pauline, tu m’aimes trop.

— Il se passe en toi quelque chose d’extraordinaire, Raphaël ? Sois vrai, je saurai bientôt ton secret. Donne-moi cela, dit-elle en prenant la Peau de chagrin.

— Tu es mon bourreau, cria le jeune homme en jetant un regard d’horreur sur le talisman.

— Quel changement de voix ! répondit Pauline qui laissa tomber le fatal symbole du destin.

— M’aimes-tu ? reprit-il.

— Si je t’aime, est-ce une question ?

— Eh bien, laisse-moi, va-t’en !

La pauvre petite sortit.

— Quoi ! s’écria Raphaël quand il fut seul, dans un siècle de lumières où nous avons appris que les diamants sont les cristaux du carbone, à une époque où tout s’explique, où la police traduirait un nouveau Messie devant les tribunaux et soumettrait ses miracles à l’Académie des Sciences, dans un temps où nous ne croyons plus qu’aux paraphes des notaires, je croirais, moi ! à une espèce de Mané, Thekel, Pharès ? Non, de par Dieu ! je ne penserai pas que l’Être-Suprême puisse trouver du plaisir à tourmenter une honnête créature. Allons voir les savants.

Il arriva bientôt, entre la Halle aux vins, immense recueil de tonneaux, et la Salpétrière, immense séminaire d’ivrognerie, devant une petite mare où s’ébaudissaient des canards remarquables par la rareté des espèces et dont les ondoyantes couleurs, semblables aux vitraux d’une cathédrale, pétillaient sous les rayons du soleil. Tous les canards du monde étaient là, criant, barbotant, grouillant, et formant une espèce de chambre canarde rassemblée contre son gré, mais heureusement sans charte ni principes politiques, et vivant sans rencontrer de chasseurs, sous l’œil des naturalistes qui les regardaient par hasard.

— Voilà monsieur Lavrille, dit un porte-clefs à Raphaël qui avait demandé ce grand pontife de la zoologie.

Le marquis vit un petit homme profondément enfoncé dans quelques sages méditations à l’aspect de deux canards. Ce savant, entre deux âges, avait une physionomie douce, encore adoucie par un air obligeant ; mais il régnait dans toute sa personne une préoccupation scientifique : sa perruque incessamment grattée et fantasquement retroussée, laissait voir une ligne de cheveux blancs et