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ÉSOPE

Oui, voilà ce que fait, en son libre génie,
Ésope, conseillé par la muse Ironie ;
Car celui qui subit les injures de l’air,
Les coups, la faim, l’été dévorant, l’âpre hiver,
L’ennui sombre a, du moins, la revanche sublime
De railler, comme il peut, tout ce qui nous opprime,
Et c’est pourquoi l’esclave est un comédien.
Roi, toute énigme cède à ce bon phrygien.
Il a servi des rois et, malgré leurs injures
Il leur a fait gagner d’étonnantes gageures.
Traité par la misère avec sévérité,
Il invente, il devine, il sait la vérité.
Aussi fut-il parfois le vrai soutien d’un trône,
Comme chez Lycérus, prince de Babylone.
Et quand, par ses conseils, maint royaume fleurit,
À des maîtres pour qui son invincible esprit
Fut toujours comme un luth qui s’anime et qui vibre,
Il ne demandait rien qu’une grâce : être libre !
Mais il ne fut jamais délivré sous les cieux,
Car un pareil esclave était trop précieux,
Et toujours l’esclavage avec son rire impie,
Lui remit sur le dos sa griffe de harpie.


Crésus

Ô Rhodope, affolé par ma perte, où je cours,
Je suppliais les Dieux de me porter secours.
Or, ils m’ont écouté déjà, leurs yeux me voient,
Et ce sont eux seuls qui jusqu’à moi vous envoient.
Oui, toi que nul n’écoute et ne regarde en vain,
Rhodope, tu sais tout, comme un être divin,
Et cet esclave errant, qui près de nous respire,
A la sagesse, grâce au démon qui l’inspire.


Rhodope

Et toi, ne tiens-tu pas les dangers en mépris,
Ô Roi !


Crésus

Ô Roi ! Conseillez-moi tous deux, subtils esprits !
Triste, je vois, menant sur ses pas des fantômes,
La Désolation terrasser mes royaumes,
Et mes jours, vers la mort et vers l’oubli fuyants,
Sont éblouis par des prodiges effrayants.