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le sang de la coupe

Telle du haut du ciel une aigle au bec vorace
De mille oiseaux épars dans son vol suit la trace
Et porte le carnage au milieu de leurs jeux ;
Telle, les yeux noyés dans les horizons bleus,
L’héroïque Cypris d’un seul regard embrasse
Le fond de la cité ceinte de mille feux.

Près du lit où la mort roidit la courtisane,
Celle qui trafiqua de son sang et sa chair,
Sa mère, ô honte ! étale une douleur profane
Pour exploiter encor ces lys en proie au ver,
Et vendre vingt louis la dernière cuiller
Qui servit à l’enfant pour prendre sa tisane.

Ici l’ambitieux, les deux pieds sur l’autel,
Étend ses maigres bras pour étreindre la terre.
Livide, comme Ajax il insulte le ciel,
Et, cachant dans son cœur sa fièvre solitaire,
Il voit en souriant son épouse adultère,
Et, le front dans ses mains, il rêve de Cromwell.

Là, serrant les ducats entre leurs mains fatales,
Gobseck et Gigonnet, au fond des tristes salles
Dont un vieux rideau vert éteint le jour changeant,
Brossent avec la main leur habit indigent,
Et dans l’ombre indécise allument les opales
Aux rayons de leurs yeux couleur d’or et d’argent.