Page:Banville - Œuvres, Les Exilés, 1890.djvu/27

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À présent, vagabond, ne sait d’où tu venais
Et ne peut dire : C’est l’homme. Je le connais.
La Nature n’est plus qu’un grand spectre farouche.
Son cœur brisé n’a plus de battements. Sa bouche
Est clouée, et les yeux des astres sont crevés.
Tu ne finiras pas les chants inachevés,
Et tes fils, ignorant l’adorable martyre,
Demanderont bientôt ce que tu nommais Lyre !
  Oh ! lorsque tu chantais et que tu combattais,
Nous venions te parler à mi-voix ! Tu sentais
Près de ta joue, avec nos suaves murmures,
Délicieusement le vent des chevelures
Divines. Maintenant, savoure ton ennui.
Te voilà nu sous l’œil effrayant de Celui
Qui voit tant de milliers de mondes et d’étoiles
Naître, vivre et mourir dans l’infini sans voiles,
Et devant qui les grains de poudre sont pareils
À ces gouttes de nuit que tu nommes soleils.
  Tout est dit. Ne va plus boire la poésie
Dans l’eau vive ! Les Dieux enivrés d’ambroisie
S’en vont et meurent, mais tu vas agoniser.
Ce doux enivrement des êtres, ce baiser
Des choses, qui toujours voltigeait sur tes lèvres,
Ce grand courant de joie et d’amour, tu t’en sèvres !
Ils ne fleuriront plus tes pensers, enchantés
Par l’éblouissement des blanches nudités.
Donc subis la laideur et la douleur. Expie.
Nous, cependant, chassés par ta fureur impie,