Page:Banville - Œuvres, Les Exilés, 1890.djvu/26

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  Ô nos victimes ! rois monstrueux, Dieux titans
Que nous avons chassés vers les gouffres du Temps !
Fils aînés du Chaos aux chevelures d’astres,
Dont le souffle et les yeux contenaient les désastres
Des ouragans ! Japet ! Hypérion, l’aîné
De nos aïeux ! ô toi, ma mère Dioné !
Et toi qui t’élanças, brillant, vers tes victoires,
Du sein de l’Érèbe, où dormaient tes ailes noires,
Toi le premier, le plus ancien des Dieux, Amour !
Voyez, l’homme nous chasse et nous hait à son tour,
Votre sang reparaît sur nos mains meurtrières,
Et nous errons, vaincus, parmi les fondrières.
  Eh bien ! oui, nous fuyons ! Nos regards, ciel changeant,
Ne refléteront plus les longs fleuves d’argent.
Elle-même, la vie amoureuse et bénie
Nous pousse hors du sein de l’Être, et nous renie.
Homme, vil meurtrier des Dieux, es-tu content ?
Les bois profonds, les monts et le ciel éclatant
Sont vides, et les flots sont vides : c’est ton règne !
Cherche qui te console et cherche qui te plaigne !
Les sources des vallons boisés n’ont plus de voix,
L’antre n’a plus de voix, les arbres dans les bois
N’ont plus de voix, ni l’onde où tu buvais, poète !
Et la mer est muette, et la terre est muette,
Et rien ne te connaît dans le grand désert bleu
Des cieux, et le soleil de feu n’est plus un Dieu !
  Il ne te voit plus. Rien de ce qui vit, frissonne,
Respire ou resplendit, ne te connaît. Personne