Page:Banville - Petit Traité de poésie française, 1881.djvu/41

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Il est indispensable, pour la versification, de savoir quand plusieurs voyelles qui se suivent forment ou ne forment pas diphthongue et doivent par conséquent se prononcer en une ou en plusieurs syllabes. Mais ici nous marchons sur un terrain brûlant, car à vrai dire la règle n’est nulle part ; il faut s’en rapporter à ce fantôme masqué qu’on nomme l’usage et qui a autorisé tant de niaiseries et tant de crimes ! Il faut bien le dire, à propos de la question qui nous occupe on trouve chez nos meilleurs poètes des fautes grossières et évidentes, et cependant l’autorité des poètes peut seule faire loi en pareille matière. Comme je l’ai dit en commençant, et pour cela comme pour le reste, c’est chez Victor Hugo, c’est dans l’impeccable Légende des Siècles qu’on trouve la vérité ou ce qui en approche le plus ; cependant, s’il n’était bouffon de voir que Gros-Jean veuille en remontrer à son curé, j’oserais dire que je n’ai jamais pu partager le sentiment du plus grand des poètes français sur la quantité du mot liard. Pour moi, liard ne formerait qu’une seule syllabe, tandis que, dans le livre, le jeune Aymerillot, sollicitant l’honneur de prendre Narbonne, dit à Charlemagne :


Deux li-ard couvriraient fort bien toutes mes terres,
Mais tout le grand ciel bleu n’emplirait pas mon cœur !