Page:Barbey d'Aurevilly - Une vieille maitresse, tome 1.djvu/117

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reprises, puis il y avait reparu. Sa vie était donc comme un gouffre. On n’y voyait pas très clair. Le fond de ses sentiments était un autre abîme ; mais à travers ces obscurités, on reconnaissait en lui cette puissance qui vaut mieux que l’emploi qu’on en fait. Semblable à tous les ambitieux trompés par la vie, à toutes les âmes fortes dépaysées par les circonstances, il s’était rejeté à des dédommagements qui n’en sont plus, l’ivresse passée ; mais sous les mollesses oisives du libertin, un observateur aurait vu un de ces hommes, comme l’a dit Shakespeare, dans lequel chaque pouce est un homme. Madame d’Artelles, qui se piquait de jugement, avait montré assez de coup d’œil lorsqu’elle avait dit qu’avec les femmes il n’était qu’un ambitieux déplacé, un conquérant plus pour l’exercice du pouvoir que pour les jouissances de l’amour. Mais ce qu’elle n’avait pas vu avec la même pénétration, c’est que dans cet ambitieux de la race de César, il y avait aussi des entrailles. Comme Macbeth, il avait sucé le lait de toutes les tendresses humaines. C’était un homme grand, mais après tout un homme, et non pas un de ces dieux d’airain comme en forge la poésie moderne et qui ne sont pas plus vrais, selon nous, que les magots de la Chine ou les pagodes en porcelaine du Japon.