Page:Barbey d'Aurevilly - Une vieille maitresse, tome 1.djvu/145

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l’impression que m’avait causée Mme Annesley était loin d’être favorable. Il me donna infiniment de détails sur elle. Pour tout ce qui précédait son mariage, il n’avait rien de très précis. Jusque-là, un nuage d’or — car elle semblait fort riche par les dépenses qu’elle se permettait — la couvrait comme Junon sur le mont Ida. Quel était le Jupiter de ce nuage ?… On ne savait. Les uns disaient le Capitaine général de la province ; les autres, un opulent hidalgo qui mettait un chevaleresque orgueil à se ruiner pour elle. Ce n’était rien de plus, assurait-on, qu’une muger di partido. On sait que la traduction la plus française de ce mot-là se trouve, en beaucoup d’éditions, rue Notre-Dame de Lorette. On racontait aussi, et de Mareuil prenait les airs les plus byroniens pour me répéter cette histoire, qu’elle était la fille adultérine d’une duchesse portugaise réfugiée en Espagne et d’un toréador. On nommait même la duchesse. C’était une Cadaval-Aveïro. La duchesse, qui avait des enfants de son mari, l’avait élevée en secret avec l’imprévoyance cruelle du plus égoïste et extravagant amour maternel. Comment n’en eût-elle pas été folle et folle à lier ? L’homme dont elle l’avait eue, son amant (et dans la période croissante d’un amour sans frein), avait été tué à dix pas d’elle, éventré par le taureau, et le sang adoré l’avait