Page:Barbey d'Aurevilly - Une vieille maitresse, tome 1.djvu/160

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« Et, comme ne voulant en dire ni en entendre davantage, elle se leva d’un mouvement rapide et alla se placer près de son mari, qui buvait et jouait. Absorbé dans la double sensation que révélait l’âpre couleur de son visage, sir Reginald Annesley ne sentit ni le bras nu et velouté qui lui effleura la joue en se posant sur sa large épaule, ni la vapeur deux fois brûlante du cigare en feu qui passa dans ses cheveux avec l’haleine de cette femme, restée debout près de lui. Sir Reginald perdait immensément. Mais quand le comte de Mareuil, son adversaire, eut aperçu la Malagaise dans cette pose familière, qui peut-être le rendait jaloux, les distractions le prirent et la fortune commença de l’abandonner. L’Anglais retrouva son bonheur ordinaire. Il semblait que sa femme le lui rapportait. On eût dit le Génie du Jeu en personne, revenant protéger un de ses favoris. Au fait, il y avait en elle les redoutables séductions qu’on peut supposer à un démon. Elle en avait le buste svelte et sans sexe, le visage ténébreux et ardent, et cette laideur impressive, audacieuse et sombre, — la seule chose digne de remplacer la beauté perdue sur la face d’un Archange tombé.

« Du divan où il m’avait laissé, je le contemplais, ce démon, et je sentais sa force invincible se saisir de moi de plus en plus.