Page:Barbey d'Aurevilly - Une vieille maitresse, tome 1.djvu/159

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de son pays. Du fond de la fumée, qui rendait son front plus obscur encore, elle entendit pendant deux heures de ces choses contradictoires et folles qui attestent le plus grand des amours, l’amour tout à la fois dominateur et esclave.

« — Mais, — me dit-elle, en m’interrompant et en soufflant légèrement sur une charmante spirale bleue sortie de ses lèvres, — vous n’êtes pas assez âgé ni assez Anglais pour vous permettre de tels caprices. C’est vraiment un goût dépravé que vous avez là.

« — Ah ! — repartis-je comme un homme frappé d’une lueur subite, — les Espagnoles ont donc de la vanité comme les Françaises ?

« — Non ! — répondit-elle, — mais elles ont le sentiment de l’injure, et elles savent haïr comme elles savent aimer.

« — Señora, — lui dis-je avec une assurance qui eût imposé à une autre femme, — le ressentiment n’est pas de la haine, et vous avez l’âme assez grande pour pardonner un jugement absurde, basé sur une illusion incompréhensible et d’ailleurs expié suffisamment ce soir.

« Elle me fixa avec ses yeux fascinateurs, qui m’entrèrent dans le cœur comme deux épées torses.

« — Je n’ai rien à vous pardonner, — fit-elle, — les sympathies sont involontaires et les antipathies aussi.