Page:Barbey d'Aurevilly - Une vieille maitresse, tome 1.djvu/167

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ses deux yeux de tigre, faux et froids (ils me semblaient tout cela), par-dessus son grand éventail de satin noir déplié, et au Bois, j’attrapais encore moins de sa personne, car elle s’entourait de la tête aux pieds de sa mantille, à la façon des Péruviennes, et elle ne me laissait apercevoir qu’un seul de ses terribles yeux d’un charme fatal… Depuis le souper d’Alfred de Mareuil, j’avais mille fois essayé de la joindre et de lui parler, mais sa volonté et le sort avaient toujours fait avorter mes desseins et rendu la chose impossible. Un soir, entre autres, je la vis à Saint-Philippe du Roule, car, soit habitude d’enfance ou dévotion réelle (qui peut discerner rien de bien clair dans cette âme ardente et profonde ?), elle hantait les églises, en vraie Espagnole qu’elle était, comme peut-être sous l’influence de son père, le Mauresque toréador, elle aurait hanté les mosquées. Je revenais justement des Champs-Élysées, où j’avais passé vingt fois sous ses fenêtres pour l’apercevoir. En passant, mes yeux tombèrent sur une voiture que j’eusse reconnue entre mille et qui stationnait devant les marches de l’église. C’était cette voiture aux chevaux alezan et à la conque doublée d’orange, où son corps avait marqué sa place. Un énorme bouquet de genêts et de jasmins jonchait, avec la mantille de dentelle noire, les coussins affais-