Page:Barbey d'Aurevilly - Une vieille maitresse, tome 1.djvu/206

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« Mais elle écouta, sans sourciller, la petite diane d’épouvante que je lui sonnais :

« — Bah ! — répondit-elle, avec l’enfantillage audacieux des passions fortes et l’imagination des filles du Midi. — Je veux, Ryno, que le soleil me voie dans tes bras ce matin.

« Rien ne m’avait annoncé ce nouveau et brusque caprice, qui était de l’amour encore, mais pouvait être une dangereuse imprudence. Son front, que léchaient en passant les flammes de la passion satisfaite, mais qui, même quand la bouche criait de plaisir, restait toujours impénétrable ; ce front, hélas ! de femme aimée, qui souvent m’avait fait comprendre que Caligula tranchât la tête à sa maîtresse pour voir ce que cette tête cachait, n’avait point trahi sa pensée depuis cinq heures qu’il reposait sur mon épaule et que je le couvrais de baisers. Maintenant, il s’entr’ouvrait un peu.

« — Carino, — reprit-elle, — ne parle pas d’imprudence. Je veux rester et je le puis. Tiens ! vois ma main, je n’ai plus mon alliance. Je l’ai brisée tantôt sous le talon de ma bottine, en annonçant à sir Reginald que je t’aimais.

« — Vraiment ! — repartis-je, encore plus heureux qu’étonné de son action ; car je savais dans quel fier moule Dieu l’avait jetée, et