Page:Barbey d'Aurevilly - Une vieille maitresse, tome 1.djvu/218

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modifier une telle vie, une telle absorption de deux êtres dans une même pensée. Le seul pourtant qui pût ajouter à la profondeur de nos sentiments arriva. Nous eûmes un enfant.

« Il était dit par la Destinée que rien de ce qui devait intéresser Vellini ou l’amour que j’avais pour elle, ne ressemblerait aux choses ordinaires de la vie, à ces circonstances plus ou moins vulgaires qui sont à peu près les mêmes pour tous. L’enfant de Vellini vint avant terme. Elle le mit au monde au pied des Alpes, sur le bord d’un torrent où nous allions nous promener presque tous les jours dans l’été de 18.. et qui se trouvait à une assez forte distance du chalet que nous habitions. C’est là que les douleurs la surprirent. J’avais la tête sur ses genoux. Je la vis pâlir tout à coup, et je ne sais quel effarement d’angoisse passer dans ses profonds yeux noirs, qui pleuvaient leur feu dans les miens et qui m’interceptaient le ciel. Nous étions trop loin de tout secours humain pour que j’osasse la quitter. Elle accoucha comme une des créatures du désert, comme une fille de la nature, d’un enfant qui semblait devoir vivre, tant il était sain, fort et beau ! Si, trente mois plus tard, nous le perdîmes, ce fut d’une maladie violente. Vellini, dont tous les sentiments se teignaient de sensations, montra à cette enfant —