Page:Barbey d'Aurevilly - Une vieille maitresse, tome 1.djvu/217

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ces luttes longues et cruelles dont je vous ai parlé déjà, et qui s’élevaient entre nous du sein même de la volupté. Elle avait l’art de soulever mes passions avec les bizarreries ou les résistances de son orgueil, et elle m’exaspérait tellement avec ses incroyables caprices, quand j’avais le plus besoin de la langueur d’une femme et de son délicieux abandon, que je me surprenais à lever sur elle une main irritée ; transport dont je lui demandais pardon, à travers mille baisers, une minute après. Elle, de son côté, n’était pas plus douce. Je l’ai bien des fois désarmée de son cuchillo au moment où elle allait s’en servir contre moi, pour qui elle eût donné sa vie. Vous sentez, marquise, que pour résister à ces violences, il fallait un lien forgé dans l’enfer d’une passion implacable. Aussi ne le traînions-nous pas comme une chaîne, ce lien d’âme et de corps éprouvé aux flammes du plaisir ! Nous l’emportions comme une emprise brûlante dont nous étions fiers. Attachés ainsi l’un à l’autre, nous traversâmes une partie de l’Europe sans la voir. Aveugles pour tout ce qui n’était pas nous-mêmes, ni les monuments de la nature et des arts, ni les originalités des peuples, ne purent nous tirer de la stupidité abjecte ou sublime d’une passion qui anéantissait l’univers. Peu d’événements étaient de nature à