Page:Barbey d'Aurevilly - Une vieille maitresse, tome 1.djvu/224

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l’amour, — puis, prenant un flambeau des mains de nos domestiques, allumer stoïquement le bûcher. Marquise, je n’oublierai jamais ce moment suprême ! La nuit était froide et noire. La mer, aussi froide que la nuit, avait un sourd et triste murmure en nous renvoyant les feux du bûcher dans le miroir uni de ses flots. Vellini, qui, jusque-là, avait eu les mouvements de la fièvre et l’éclat d’une résolution désespérée dans les yeux, commençait de pleurer des larmes silencieuses qui ruisselaient sur ses joues meurtries, pendant que la flamme s’élevait, en tournoyant, vers le ciel chargé. J’étais navré, mais la douleur que je ressentais était plus grande parce qu’elle m’atteignait à travers la sienne. Je ne voyais qu’elle à cette flamme. C’était à elle que je pensais plus encore qu’à cette pâle forme qui allait disparaître pour toujours. Tout à coup, ses pleurs se séchèrent. Un cri rauque sortit de son cœur. Le visage de sa fille était enveloppé… c’en était fait ! Un désir — le désir forcené des âmes fortes qui croient maîtriser l’impossible — s’était emparé de son être. Elle ne l’avait pas assez embrassée et elle se précipita dans le feu pour la reprendre à la flamme, grandie sous le vent, palpitante ! Elle aussi sembla disparaître, mais d’un bond, je la rejoignis ! Je la repêchai dans le brasier qui l’eût dévorée, et