Page:Barbey d'Aurevilly - Une vieille maitresse, tome 1.djvu/225

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je la rapportai, les yeux brûlés, à moitié morte… »

— Brave et courageuse créature ! — fit la marquise émue, ne pouvant s’empêcher d’interrompre Marigny, tant son émotion était sincère !

— Dans mes bras, — reprit Marigny, — elle s’était toujours ranimée. Elle s’y ranima encore une fois. Mais en vain je voulus la tirer de ce cruel spectacle. En vain essayai-je de la déposer dans la voiture qui attendait. Elle s’obstina à rester là jusqu’au matin. Le jour la vit, sur les débris éteints et fumants du bûcher, ramasser pieusement les cendres qui naguères avaient été sa fille. Un souvenir de l’Espagne, une impression de son passé, les lui fit porter le lendemain au couvent des Carmélites de Trieste, qui les déposèrent en terre sainte. Après la femme, reparaissait l’Espagnole. Seulement, si elle céda à l’empire de quelque croyance retrouvée, au jour du malheur, à un des replis de son âme, elle n’en éprouva point d’adoucissement à ce qu’elle souffrait. Elle demeura bien longtemps dans une douleur cruelle et farouche. Quand elle fut épuisée de hurlements et de sanglots, elle tomba dans une stupeur morne. Moi qui l’aimais d’un amour attisé par elle, j’avoue que l’égoïsme de ma passion s’épouvanta de la profondeur de sa