Page:Barbey d'Aurevilly - Une vieille maitresse, tome 1.djvu/251

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


tion m’ennuie. J’aimais mieux quand tu me détestais.

« — Tu ne te soucies donc pas de lui, ma chère enfant ?… — ajoutai-je.

« — Je l’ai aimé quinze jours, — dit-elle, — à m’imaginer que tu avais un successeur, Ryno. J’ai fait avec lui toutes les folies de passion ; puis, au bout de quinze jours, je me suis réveillée, froide, dégoûtée. C’était fini. Un rêve de plus à mettre à la pile de mes rêves !

« — Et tu ne l’as pas jeté — repartis-je — par-dessus la rampe de ton balcon, comme un de ces vases auxquels tu viens si prestement de faire prendre ce chemin ?

« — J’en avais presque envie, — dit-elle en riant, — mais, vois-tu ? il est si bon, si dévoué que la pitié m’a prise. Je n’ai pas eu le cœur de lui faire de la peine en le renvoyant. Je me suis laissé aimer par lui. La Pitié, — ajouta-t-elle avec une expression réfléchie, — voilà un sentiment que je ne connaissais pas ! Tu ne me l’avais pas appris, Ryno.

« Elle avait en me disant cela comme un si vif regret du passé, que j’en fus étonné et touché en même temps, dans un être d’ordinaire si peu rêveur. Elle était appuyée à la rampe du balcon, jonglant presque avec le poignard qu’elle jetait en l’air par la pointe et qu’elle recevait par la garde. Je m’étais assis sur la