Page:Barbey d'Aurevilly - Une vieille maitresse, tome 1.djvu/84

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jamais ! mais elle était vivante, et la vie, chez elle, valait la beauté dans les autres ! L’Expression — ce dieu caché au fond de nos âmes — la créait par une foudroyante métamorphose. Alors, ce front envahi par une chevelure mal plantée, ce front d’esclave, étroit, entêté, ténébreux, grossissait, grandissait et commandait au visage. Ce nez, commencé par un peintre Kalmouk, finissait en narines entr’ouvertes, fines, palpitantes, comme le ciseau grec en eût prêté à la statue du Désir. Les coins de la bouche allaient mourir dans des fossettes voluptueuses. Les yeux, emplis par des prunelles d’une largeur extraordinaire, noirs, durs, faux, espionnants, tisons ardents d’un vrai brasero sans flammes, s’avivaient d’une clarté qui brûlait le jour. C’étaient des yeux infernaux ou célestes, car l’homme n’a guères que ces mots-là qui cachent l’Infini, pour en exprimer la puissance. À coup sûr, c’étaient des yeux pareils qui avaient inspiré le distique klephte : « Un de tes cheveux ! que je m’en couse les paupières pour ne plus regarder d’autres yeux que les tiens ! » Ah ! dans ces moments-là, quelle revanche la señora prenait sur les femmes toujours belles ! Mais l’émotion ne durait pas. Tout s’éteignait quand elle était envolée ; et la nuit de sa laideur ressaisissait, redévorait Vellini en silence, et restait