Page:Barbey d'Aurevilly - Une vieille maitresse, tome 1.djvu/86

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


vicomte, rondissant ses yeux verts, l’air étonné, poussant sa joue avec sa langue. Voulez-vous dire que je suis gris ?

— Non, vicomte, je vous sais prudent, si ce n’est sage. Vous avez une jambe malade qui vous interdit de vous griser, — dit-elle férocement, car elle s’ennuyait, et, pour passer le temps, elle eût jeté Prosny au tigre sur lequel elle était couchée, si l’animal avait vécu.

— Attends, drôlesse, — pensa le vicomte, — je vais te payer tout à l’heure tes réflexions sur ma jambe ! »

Mais la señora continuait :

« Non, mon cher vicomte, vous êtes en état de lucidité parfaite ; mais vous avez dîné, bien dîné, peut-être chez quelque ancienne maîtresse, et, après avoir eu toutes les jubilations de la table, l’ennui de l’intimité vous prenant, vous vous êtes dit qu’il serait drôle et nouveau de monter chez moi, et vous êtes venu. Le vin stimulant les réponses et donnant de l’esprit, quand il n’en ôte pas : Je lui dirai que je suis allé aux Eaux — avez-vous pensé — si elle me fait quelque reproche de mon absence ; et — autre illusion produite toujours par les influences du dessert ! — elle le croira. »

La Vellini serrait de près la vérité, mais elle ne la tenait pas. Elle ne se doutait point de la mission dont s’était chargé le vieux renard