Page:Barbey d’Aurevilly - À côté de la grande histoire, 1906.djvu/239

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trent avec une éloquence inouïe, gaie ici, triste là, ironique plus loin, mais toujours aimable et respectueuse ! car Joseph de Maistre est certainement le seul homme au monde qui ait fait passer tous les sentiments de la vie, les plus offensés et les plus résistants, à travers la réalité d’un respect qui ne se démentit jamais, quand tout aurait dû, à ce qu’il semble, le faire éclater. Ce n’était plus ici de la courtisanerie ou de l’étiquette, ce n’était même point passion malheureuse de fidélité, non ! C’était quelque chose d’incomparable, — une sensibilité, une fierté, une conscience de soi, justement révoltées, et qui, armées de toutes les puissances de l’esprit, savaient s’en servir d’une manière charmante ou poignante, sans blesser une seule fois ce respect dans lequel de Maistre avait mis l’honneur de sa vie !

Voilà la saveur morale de cette correspondance, mais la beauté morale qu’elle atteste a fait leur beauté littéraire. Pour se plaindre comme Joseph de Maistre se plaint dans ses lettres, pour sourire comme il y sourit, pour se moquer comme il s’y moque, il a fallu autant de stoïcisme que de grâce, et, on le sait, messieurs les stoïques ne sont pas habituellement gracieux ! Il faut lire ces lettres pour le savoir.

Jamais on ne se douterait à distance des dépenses d’esprit, d’art, de délicatesses infinies qu’il a faites, cet Infortuné et ce Méconnu adorable, pour insinuer seulement qu’il était méconnu et qu’il était malheu-