Page:Barbey d’Aurevilly - Les Philosophes et les Écrivains religieux, 1860.djvu/288

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dit, qu’on ramène l’intérêt et la lumière, mais qu’importe ! L’homme est bien plus un qu’on ne pense, et il s’agit toujours d’Abailard. Après le galbe de ses idées pris, pour les penseurs, on nous fait l’histoire de ses sentiments et de sa vie de cœur, pour les petits jeunes gens et pour les femmes. Après le libre dialecticien du Moyen Age, on nous donne le personnage romanesque, l’Abailard de la passion et de la célèbre catastrophe. On recommence, en prose lyrique et didactique, — car la publication que voici a les deux teintes, — les héroïdes malsaines de Pope et de Colardeau. Et c’est ainsi qu’on essaie d’échafauder deux admirations l’une sur l’autre et qu’on remue, par deux côtés, la flamme d’une gloire, déjà deux fois scandaleuse ; le tout pour la faire briller mieux !

C’est que l’École du Rationalisme est reconnaissante. C’est qu’elle est filiale. C’est que cette philosophie qui, au dix-neuvième siècle, se réclame avec tant d’orgueil de Descartes et de son cogito, ergo sum, se sent des parentés certaines avec l’homme qui, clerc de l’Église de Dieu, introduisit le scepticisme là où l’Église avait mis ses sécurités sublimes, et déposé dans les esprits de son temps, comme dit M. Cousin : « le doute salutaire et provisoire qui préparait l’esprit à des solutions meilleures » que celles de la Foi. Or, cet homme, l’histoire nous l’apprend, c’était Abailard. La Philosophie a le flair des contagions auxquelles elle est en proie. A travers les siècles, elle respire les entrailles maternelles dont elle est descendue, et toute fière, elle glorifie son limon. Aujourd’hui, il ne lui suffit plus de nous vanter comme l’un des plus puissants