Page:Barbey d’Aurevilly - Premier Memorandum, 1900.djvu/25

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reprises, il ne m’a même pas répondu. Je suis resté seul et inentendu comme Roland à Roncevaux. Ô fragiles amitiés de la terre ! Nous avons tous un Roncevaux dans notre vie, tôt ou tard. Nous appelons les absents, nous sonnons de notre cor d’ivoire et en vain ! Ce cor qu’ils connaissaient si bien et qui avait pour eux, disaient-ils, de si poignants appels, cette voix amie qu’ils proclamaient irrésistible et qui les eût ramenés du bout du monde, ils l’entendent qui demande, qui crie, qui meurt d’appeler, et ils ne viennent pas ! Nous teignons l’ivoire de notre cor inutile de la pourpre du sang de notre cœur déchiré. Ce sang dont nous comptons les gouttes, ils ignorent que ce sont eux qui le font couler. Comme Roland, nous ne sonnons plus bientôt à ces vides échos qui nous raillent, nous nous préparons à mourir seuls ; comme Roland, la rage d’être abandonnés ne nous fait pas fendre les rocs de nos épées, mais nous devenons rocs nous-mêmes en attendant que la mort nous ait broyés, sans nous rendre ni plus insensibles ni plus froids !…

le coiffeur est venu. — Puis Guérin, Guérin qui m’a apporté les mémoires de Gœthe que je désirais depuis si longtemps. Il était impossible de me faire un cadeau qui me fût plus agréable, surtout dans le moment actuel. — Causé. — Noir au fond de l’âme et cherchant à donner le change à mes pensées. — C’est pour